Les États-Unis et Israël lancent une série de frappes, dite « décisive, rapide et préventive » qui a d’abord visé, grâce à un travail de renseignement et d’infiltration sophistiqué, le Guide suprême – tué le soir-même… – et d’importants dirigeants de l’armée iranienne. L’alliance « américano-israélienne », à la différence de la précédente guerre des douze jours du mois de juin 2025, a, en effet, décidé d’engager conjointement (une première depuis la création d’Israël en 1948) des forces considérables, avec pour objectif partagé, d’anéantir les infrastructures de lancement de missiles iraniennes, implantées sur différentes secteurs du territoire ainsi que la marine et d’empêcher, avant tout, l’Iran de se doter de l’arme nucléaire, en endommageant, parmi d’autres lieux de production, les sites d’enrichissement de l’uranium. Au-delà, après des mois de pourparlers avortés, l’ambition de cette gigantesque opération, sans précédent, est de créer, grâce à des interventions militaires coordonnées, les conditions d’un changement de régime politique…
En attendant, si la supériorité aérienne américaine et israélienne est effective, la capacité de riposte de l’Iran est réelle, au travers de l’utilisation d’un « stock » de missiles (de courtes portées) et de drones (y compris sous-marins) – plus difficile à intercepter – qui permet, aujourd’hui, d’atteindre, bien entendu, Israël et ses centres urbains, les pays du Golfe mais aussi les bases militaires américaines et de menacer, également, la libre circulation commerciale au sein du détroit d’Ormuz, artère stratégique pour le transit, notamment de 20 % du pétrole mondial et de 25 % du gaz. L’intérêt de l’Iran est d’embraser le Moyen-Orient et plus encore, de semer le chaos dans le monde, en soutenant des actions terroristes et des « attaques punitives » contre la diaspora iranienne, les juifs et l’Occident et si possible, « d’enliser » le conflit, par l’implication de ses « proxys », notamment du hezbollah au Liban, de milices diverses, en Irak et au Yémen et du Hamas à Gaza.
Autant de « représailles » iraniennes qui obligent Israël, d’une part, à bombarder des cibles libanaises au sud et à organiser des incursions terrestres à la frontière israélo-libanaise et d’autre part, les pays européens, dont la France, en application d’accords d’assistance militaire avec des pays arabes et dans le cadre de l’OTAN (à l’instar de la République de Chypre, abritant une base britannique), à mobiliser des forces défensives et des moyens anti-aériens et à protéger, cela va de soi, leurs propres ressortissants et leurs intérêts vitaux.
Le « choix » du rapport de force
Le déclenchement de l’opération « Fureur épique » consacre, à sa façon, la « mort » d’une certaine conception du multilatéralisme, telle que défendue depuis la fin de la guerre froide, fondée sur la négociation, la diplomatie et la mise en œuvre de règles juridiques… Dans un contexte où le rapport de force devient, réalistement, une norme dans la conduite des relations internationales, le droit et les instances régulatrices de l’Organisation des Nations-Unis sont alors supplantés par la légitimité d’actions militaires, menées au nom de la morale, de la démocratie et de la liberté. Il s’agit en l’occurrence de neutraliser un danger potentiel et d’offrir, par là-même, un avenir aux iraniens, sous le joug, depuis 47 ans, de la dictature des Mollahs. En ce sens, la force est ici conçue comme un véritable outil d’émancipation des peuples.
D’aucuns diront que les précédentes interventions de cette nature, en Irak en 2003 (ayant débouché sur un archipel confessionnel), en Lybie (non sans effet sur la stabilité du Sahel) ou encore en Afghanistan, incitent à l’extrême prudence quant aux résultats attendus… Oui, l’humilité est nécessaire, mais l’Iran occupe, sans aucun doute, une place particulière au sein d’un Moyen-Orient, en proie à des conflits incessants, en partie alimentés par la persistance d’un jihadisme palestinien et d’un « axe de résistance » pro-iranien mettant en péril la survie même d’Israël…
En clair, la République islamique d’Iran ne peut être considérée comme un « acteur » fiable et avec lequel la discussion est toujours possible… Son idéologie révolutionnaire a répandu, dès l’arrivée au pouvoir des Mollahs, preuve à l’appui, le terrorisme, sur fond de haine de l’Occident, des Etats-Unis et d’Israël. Dès lors, il n’est plus question de tergiverser mais d’agir par devoir moral, en touchant le pouvoir islamiste chiite au cœur de la machine de commandement. La disparition de l’Ayatollah Khamenei participe alors de cette nécessité devant la grande histoire du monde…
Si le Président Américain, qualifiant le régime iranien comme « le mal incarné », a pris le soin de justifier auprès de son électorat cet engagement stratégique, Israël veut d’abord saisir l’occasion de paralyser définitivement la nuisance de son puissant voisin, en l’isolant diplomatiquement. L’enjeu est de demeurer ferme sur le but militaire à atteindre dans les délais les plus courts, conditionnant, pour partie, l’affaiblissement structurel du régime.
Ce nouveau rapport de force assumé dépasse très largement la confrontation directe entre les Etats-Unis, Israël et l’Iran. C’est en effet tout l’édifice anti-occidental, installé par la « tête de serpent » qui est aujourd’hui concerné par cette guerre, avec pour souhait ardent de modifier la donne géopolitique, en éradiquant la politique de chantage qui domine la gestion de cette partie du monde…
Les espoirs du peuple iranien
L’élimination du Guide suprême n’implique pas de facto la destruction du régime, alors que le secrétaire du conseil suprême de sécurité, Ari Larijani, s’est vu attribuer de nouvelles responsabilités sécuritaires au sein de la République islamique. Le renversement du régiment dépendra aussi de la mobilisation du peuple iranien, dans sa diversité, ayant malheureusement déjà payé un lourd tribut humain, conséquence de répressions violentes, d’exécutions sommaires et de tortures.
En dépit de la guerre et de son lot de malheurs, les Iraniens reprennent espoir et ce, dans un climat économique plus que désastreux : deux tiers de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté, baisse considérable du cours du rial, déficit d’accès à l’eau potable et aliments de base rationnés… La faillite de la banque Ayandeh en octobre 2025 a mis à jour différentes formes de corruption, impliquant les « gardiens de la révolution ». Les protestations populaires récentes ont ainsi cristallisé cette colère sociale et plus particulièrement celle d’une classe moyenne, première victime de la mauvaise santé du pays, alimentant l’opposition à la République islamique et cette aspiration profonde à un changement politique radical.
Bien au-delà des questions socio-économiques, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » exprime, malgré les entraves violentes et systématiques du régime, cette volonté de libération populaire, porteuse d’une demande d’alternative et de réformes profondes de la société. A cet égard, l’intervention militaire « américano-israélienne » s’attaque à un régime en sursis, miné de l’intérieur et au bord d’un effondrement social.
Quelles mutations géopolitiques pour demain ?
Le monde retient son souffle, avec le sentiment de vivre un temps inédit et historique… ! Sommes-nous à la veille d’un grand bouleversement géopolitique, comparable à la dissolution de l’empire soviétique ou à la chute du Mur de Berlin ? La réponse est affirmative sur le principe, au regard des enjeux qui structurent cette région du monde…
La fin des Mollahs et des Pasdarans ne serait pas, à l’évidence, sans conséquence majeure sur le positionnement des grandes puissances, la nature de leurs alliances politiques et diplomatiques et surtout, sur les rapports entre l’État hébreu et l’ensemble du monde arabe. Dépassant l’impuissance et l’immobilité, cette guerre s’est finalement imposée face aux menaces existentielles que l’actuel régime iranien fait peser, depuis plusieurs décennies, sur Israël et la civilisation judéo-chrétienne. Une question demeure cependant : cette lutte désormais engagée, sans concession, contre la « pieuvre islamique » ouvre-telle, enfin, de nouvelles perspectives en faveur de la construction d’une nouvelle ère de paix… ?
Celle-ci pourrait alors reposer sur de nouveaux axes stratégiques, source de retournement mondial, à savoir :
– le renforcement des liens arabo-israéliens, base de relance des accords d’Abraham de 2020 (normalisant les rapports diplomatiques entre Israël, Bahreïn et les Émirats arabes unis) ;
– un repositionnement envisageable de la collaboration « russo-iranienne » et la volonté des Etats-Unis de gêner économiquement la Chine dans ses approvisionnements pétroliers ;
– ainsi qu’une recomposition interne des forces en concurrence au sein même de l’Islam, appuyée par un possible « recul » de l’idéologie ayant modelé la pensée islamiste contemporaine et fait le lit de la révolution chiite, portée par le Guide Khomeini.
Rien n’est moins sûr mais des raisons d’espérer existent depuis le 28 février dernier…
© Philippe Mocellin

